L'Observateur Moderne

Être Arabe en Israël : Le Dilemme d’une Appartenance Impossible

avril 16, 2026 | by Lysandre Chaabi

‘Up in Smoke’ (2026) by Palestinian Artist ABD ELRAHIM FARAJALLAH

Ils sont près de deux millions d’Arabes israéliens à vivre en Israël. Ils représentent 20% de la population du pays. Ils parlent arabe, votent aux élections, paient leurs impôts à l’État juif et reconnaissent la Knesset comme leur parlement. Sur le papier, ce sont des citoyens comme les autres. Dans les faits, leur situation est bien plus complexe et douloureuse.

Être Arabe en Israël, c’est vivre avec une contradiction permanente. D’un côté, on possède une identité civique, celle du citoyen israélien avec ses droits et ses obligations. De l’autre, on possède également une identité nationale profondément ancrée dans la culture, la mémoire et les racines palestiniennes. Ces deux identités ne coexistent pas facilement. Elles se heurtent, se contredisent, et placent les Arabes israéliens dans une position inconfortable que peu de minorités dans le monde connaissent avec une telle intensité.

1948 : La Promesse Brisée

Tout commence en 1948. Lorsque Ben-Gurion proclame l’indépendance d’Israël, il promet l’égalité complète à tous les habitants du pays, sans distinction d’origine ou de religion. Environ 150 000 Arabes restent dans les frontières du nouvel État et deviennent citoyens israéliens. La promesse est belle. La réalité le sera beaucoup moins.

Dès le départ, une ligne invisible est tracée. Les Arabes obtiennent des droits individuels comme le droit de vote, la liberté de culte ou encore l’accès à l’éducation. Mais en tant que collectivité, en tant que minorité nationale, ils n’existent pas. La Déclaration d’Indépendance ne les mentionne pas comme minorité. Leurs droits collectifs, culturels, linguistiques et politiques, ne sont jamais formellement reconnus. Ils sont des citoyens, certes, mais des citoyens de seconde zone.

Ce fossé entre l’égalité individuelle promise et l’absence de reconnaissance collective va définir les décennies suivantes. Et il va s’approfondir.

Diviser Pour Mieux Régner

Face à cette population arabe importante sur son territoire, l’État israélien a très tôt développé une stratégie claire : diviser pour mieux régner. Plutôt que de reconnaître une minorité arabe unifiée avec des droits collectifs, Israël a choisi de fragmenter cette communauté en plusieurs groupes distincts. On ne parle pas de « minorité arabe » mais de « secteur arabe », de « populations non-juives », ou encore de groupes séparés selon la religion et l’ethnie.

Cette fragmentation n’est pas anodine. Reconnaître une seule minorité arabe reviendrait à lui accorder une légitimité collective, des droits collectifs, une voix politique unifiée. En la divisant, l’État évite précisément cela.

Cette division se manifeste de façon très concrète. Les Druzes et les Bédouins participent au service militaire obligatoire et bénéficient d’un traitement plus favorable de la part de l’État. Les Arabes chrétiens et musulmans en sont exemptés mais sont aussi moins favorisés. L’État crée ainsi différents degrés de loyauté au sein même de la communauté arabe. Il politise certaines identités, druze et bédouine, pour mieux dépolitiser l’identité musulmane, la plus nombreuse et potentiellement la plus menaçante pour le projet sioniste.

Cette stratégie de fragmentation n’est pas une invention israélienne. L’histoire nous offre un précédent particulièrement éclairant : celui de la Belgique au Rwanda. Sous la colonisation belge, les Hutus et les Tutsis coexistaient dans une société certes hiérarchisée, mais sans frontières ethniques rigides. Les Belges ont progressivement institutionnalisé et radicalisé cette distinction, introduisant notamment des cartes d’identité mentionnant l’appartenance ethnique. En créant une hiérarchie artificielle et en favorisant les Tutsis au détriment des Hutus, la puissance coloniale a semé les graines d’une division qui allait culminer en 1994 dans l’un des génocides les plus meurtriers du XXème siècle. Les contextes sont évidemment radicalement différents. Mais la mécanique est la même : créer des divisions artificielles au sein d’une population pour mieux contrôler chacun de ses segments et empêcher toute unité collective. L’histoire a montré où cette logique peut mener lorsqu’elle est poussée à l’extrême.

Le résultat en Israël est redoutablement efficace. Les Arabes se retrouvent fragmentés, incapables de présenter un front uni face à l’État. Les chiffres le confirment : selon un sondage de l’Institut de la Démocratie Israélienne de 2008, 45% des Arabes israéliens se définissent comme Arabes, 24% comme Palestiniens, et seulement 12% comme Israéliens. Seulement 31% d’entre eux se disent fiers d’être israéliens, contre 85% des citoyens juifs. Ces chiffres racontent à eux seuls l’échec de l’intégration et la profondeur du malaise identitaire.

Israélisés ou Palestiniens ? Un Débat Sans Réponse

Comment se définissent vraiment les Arabes israéliens ? C’est une question à laquelle il n’existe pas de réponse simple. Deux grandes thèses s’affrontent.

D’un côté, le sociologue Smooha avance que les Arabes sont « israélisés », qu’ils se sont adaptés à la vie en Israël et y trouvent des avantages concrets. De l’autre, Rouhana argue que cette israélisation n’est qu’une façade, un comportement purement instrumental dicté par la nécessité de vivre dans ce pays, sans véritable attachement émotionnel.

Ces deux processus coexistent en réalité simultanément. Les jeunes Arabes israéliens se sentent souvent plus palestiniens qu’israéliens, avec leurs racines familiales, leur culture et leur mémoire collective qui les tirent vers cette identité. Mais ils grandissent dans une société israélienne qui les influence profondément. Ils parlent hébreu, regardent les mêmes séries, partagent certaines références culturelles avec leurs concitoyens juifs. Ils sont les deux à la fois, sans vraiment être l’un ou l’autre complètement. C’est précisément là que réside le dilemme.

De l’Éveil Politique à l’Exclusion

Cette identité fragmentée s’est construite sur des décennies marquées par des événements fondateurs. Après 1948 et jusqu’en 1967, les Arabes israéliens vivent sous un régime militaire qui limite leurs déplacements et musèle leur expression politique. C’est une période d’accommodation forcée.

Tout change avec la Guerre des Six Jours en 1967. Le contact renouvelé avec les Palestiniens des territoires occupés rallume un sentiment d’appartenance nationale. Les Arabes israéliens entament un processus que les chercheurs appellent la « palestinisation », car cette période marque un retour aux racines, une réaffirmation de l’identité palestinienne. Le Land Day du 30 mars 1976 en est l’illustration la plus dramatique. Une grève générale contre les expropriations de terres en Galilée, région où la population arabe est la plus importante du pays, dégénère en affrontements avec la police. Six Arabes sont tués. Cette date devient un symbole, un jour de commémoration nationale pour toute la communauté palestinienne.

Explainer: Land Day – Palestinian Commemoration - i24NEWS

Sur le plan électoral, ce réveil se traduit par la disparition progressive des listes satellites. Ces listes étaient créées par des partis juifs afin de capter les votes arabes sans défendre leurs intérêts. À leur place émergent de vrais partis arabes indépendants qui, pour la première fois, défendent ouvertement les intérêts de la minorité arabe.

Puis viennent les Accords d’Oslo en 1993. On aurait pu croire que ce processus de paix allait inclure les Arabes israéliens dans la solution. Il n’en est rien. Les accords ne les mentionnent pas. Ils sont relégués au second plan, exclus des négociations qui pourraient pourtant transformer leur vie. Ce sentiment d’exclusion va pousser les élites arabes à formuler des revendications plus radicales, comme l’obtention d’une reconnaissance comme minorité nationale indigène ou encore l’instauration d’une démocratie qui leur ferait vraiment de la place. Le gouvernement israélien ne daignera jamais répondre sérieusement à ces revendications.

What were the Oslo Accords between Israel and the Palestinians?

Un État qui se Protège ou qui Opprime ?

Pourquoi Israël maintient-il cette politique d’exclusion ? Pourquoi aller jusqu’à l’inscrire dans une loi fondamentale ?

On retrouve un bout de réponse chez Hobbes. Dans son Léviathan, Hobbes décrit l’État comme une bête souveraine dont le rôle est de protéger sa population des menaces internes et externes. Les individus acceptent ce contrat social, se soumettant en échange de protection. L’homme est un loup pour l’homme. Nous acceptons l’autorité de l’État pour ne plus vivre dans la peur.

Leviathan, or the Matter, Forme, & Power of a Comm – caption: ‘Leviathan’

Le gouvernement israélien utilise précisément cette mécanique. En désignant les Arabes, et plus largement les Palestiniens, comme une menace permanente pour le peuple juif, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur des frontières, il justifie des mesures toujours plus restrictives. Le message est simple : faites-nous confiance, soumettez-vous à nos règles, et nous vous protégerons. D’un côté, les Juifs israéliens sont encouragés à se méfier des Arabes. De l’autre, les Arabes se retrouvent face à un Léviathan qui n’hésitera pas à leur retirer leurs droits s’ils causent des problèmes.

Cette stratégie dépasse largement les frontières israéliennes. Donald Trump aux États-Unis a construit une grande partie de sa politique sur la même peur de l’autre, sur l’idée que c’est l’immigré qui « détruit » l’Amérique. En Europe, les partis d’extrême droite utilisent la même rhétorique pour gagner des élections. La peur est un outil politique redoutable, et les gouvernements qui la maîtrisent s’en servent pour consolider leur pouvoir tout en marginalisant ceux qu’ils désignent comme la menace.

On peut néanmoins espérer que la situation change dans le futur. Après tout, Israël est un pays jeune, très jeune, qui n’a connu que des conflits ou presque depuis sa création. Les grandes démocraties européennes que nous connaissons aujourd’hui ont mis des siècles à se construire, traversant elles aussi des périodes sombres comme l’expulsion des Juifs d’Espagne ou encore les heures noires de la Seconde Guerre mondiale. Ces pays ont fini par évoluer, reconnaître leurs erreurs, construire des sociétés plus inclusives. La question est de savoir si Israël empruntera un jour ce chemin. Pour les Arabes israéliens qui vivent cette réalité aujourd’hui, cette perspective reste néanmoins bien peu réconfortante.

60 ans d'amitié entre l'Allemagne et Israël

2018 : Quand la Discrimination Devient Loi

La Loi fondamentale de juillet 2018 s’inscrit dans cette longue histoire. Elle ne crée rien de nouveau. Elle officialise et constitutionnalise dans le marbre des décennies de discrimination structurelle.

Son Article 1 stipule que le droit à l’autodétermination nationale en Israël est « unique au peuple juif. » En une phrase, les 20% de citoyens arabes du pays sont officiellement exclus de la définition nationale de leur propre État. L’Article 4 rétrograde l’arabe de langue officielle à langue avec « statut spécial. » La perte de ce statut n’est pas qu’une simple réduction de rang, c’est une manière d’effacer une culture. Le parallèle ici peut être fait avec Ionesco dans sa pièce Rhinocéros. Dans son œuvre, où les humains se transforment en rhinocéros, Ionesco ne place pas la perte de l’humanité au moment de la transformation physique, mais au moment où les personnages perdent la capacité de parler, remplacée par des barrissements. La perte du langage signifie indirectement la perte d’une culture, une déshumanisation progressive. Priver une minorité du statut officiel de sa langue est un moyen de l’effacer symboliquement de l’espace public. L’Article 7 quant à lui élève la colonisation juive au rang de « valeur nationale. » Dans un monde où la colonisation est universellement condamnée, Israël la constitutionnalise.

Ces mesures peuvent sembler nouvelles et spontanées. Elles ne le sont pas. La discrimination foncière existait depuis les lois sur les propriétés des absents de 1950. L’exclusion linguistique existait avant 2018 et l’arabe était déjà absent de nombreux documents officiels. L’absence de droits collectifs était inscrite dans les faits depuis la création de l’État. La Loi fondamentale n’a fait que donner à tout cela une légitimité constitutionnelle quasi indiscutable.

Une Appartenance Impossible

Au fond, la question qui se pose pour les Arabes israéliens n’est pas simplement politique ou juridique. Elle est profondément humaine. Comment construire une vie, une identité, un sentiment d’appartenance dans un pays qui ne te reconnaît pas vraiment comme l’un des siens ?

Les chiffres traduisent cette réalité mieux que n’importe quel discours. Seulement 31% des Arabes israéliens sont fiers d’être israéliens. Près de 80% se disent victimes de discrimination. Ces données ne doivent pas être vues comme des statistiques abstraites mais plutôt comme l’histoire de vies entières passées à naviguer entre deux mondes sans vraiment appartenir à aucun des deux.

Cette situation dépasse donc le cadre politique. La question est ici avant tout humanitaire. Le gouvernement israélien utilise l’histoire et les événements passés pour justifier ses politiques actuelles. Mais cette logique est dangereuse. Si l’on suivait ce raisonnement jusqu’au bout, le monde ne pourrait pas aujourd’hui être en bons termes avec l’Allemagne à cause de son passé nazi, ni avec les grandes puissances européennes à cause de l’esclavage. Les civilisations évoluent. Les vérités d’une époque ne sont pas celles d’aujourd’hui. L’histoire nous a pourtant montré à de nombreuses reprises ce qui arrive quand un État décide de rejeter une partie de sa propre population. Le massacre de la Saint-Barthélemy en France, où des milliers de protestants furent massacrés au nom de l’unité religieuse du royaume. L’Allemagne nazie, qui a poussé cette logique d’exclusion à son paroxysme le plus meurtrier. Dans chacun de ces cas, la déshumanisation progressive d’une minorité a précédé le pire. On ne dit pas qu’Israël suivra ce chemin. Mais la mécanique de marginaliser, fragmenter et exclure est la même.

Les Arabes israéliens vivent aujourd’hui coincés entre une citoyenneté formelle et une exclusion nationale institutionnalisée. La Loi fondamentale de 2018 n’a fait qu’officialiser ce qu’ils savaient déjà. S’il reste important de souligner que les Arabes israéliens ont été placés dans ce dilemme par le gouvernement israélien et non le peuple d’Israël, on peut désormais se demander jusqu’où cette logique utilisée peut aller et si le gouvernement israélien choisira un jour d’évoluer, comme d’autres avant lui ont su le faire.

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