À la fin des années 1990, la victoire de la démocratie est totale. Le bloc communiste vient de s’effondrer face à l’idéal démocratique porté par les États-Unis. Elle n’avait pas flanché face au fascisme dans les années 1930 comme la France , contrairement à plusieurs de ses voisins européens, et avait triomphé de l’Allemagne nazie. Pourtant, aujourd’hui, nos démocraties sont à nouveau menacées par les fantômes de leur propre histoire et par des défis inédits auxquels elles peinent à répondre. Comment expliquer le déclin d’un système qui aura survécu à tant de crises ? La réponse est aussi troublante qu’évidente.

Son adversaire ? Elle-même.
La démocratie brille face à la menace. Elle incarne les libertés et la victoire de l’humanité sur elle-même. Mais lorsqu’elle ne se trouve plus face à un ennemi, elle perd une part de sa raison d’être. Les failles qu’on lui pardonnait en temps de guerre se creusent et deviennent visibles. Elle ressemble alors au héros qui, le vilain enfin vaincu, ne sait plus quoi faire de sa force. Pour masquer ses limites, elle va chercher, voire fabriquer, de nouveaux ennemis. Donald Trump, à la tête de la plus grande démocratie du monde, se pose en défenseur de la paix dans un monde que la gauche aurait mené à sa perte. L’extrême droite, elle, a décidé que la menace s’appelait Islam.
« Les temps difficiles créent des hommes forts. Les hommes forts créent de bons temps. Les bons temps créent des hommes faibles. Et les hommes faibles créent des temps difficiles. » La formule de Michael Hopf n’a jamais semblé aussi juste. Les dirigeants de nos démocraties modernes ne gouvernent plus, ils se construisent une légende. Ils ont besoin de la guerre pour exister dans les manuels d’histoire. Donald Trump en est l’illustration la plus criante, lui qui s’est enlisé dans des conflits aux quatre coins du monde pour endosser le costume du gardien de la paix, de l’intervention au Venezuela aux frappes en Iran, comme si la crise devait précéder le sauveur. Le héros d’abord, les accusations sur Epstein après.

Le problème est que cette quête de grandeur ne révèle que la faiblesse de la condition humaine. Nous admirons les grands hommes et les grandes femmes de l’histoire. Nos dirigeants, eux, ne les admirent pas, ils les jalousent. Ils les jalousent pour la place qu’ils occupent dans la mémoire collective, pour l’unité qu’ils ont su incarner. Alors ils s’en proclament les héritiers pour mieux se convaincre de leur propre grandeur. Le Rassemblement national se dit héritier du général de Gaulle, oubliant commodément que Jean-Marie Le Pen avait soutenu Tixier-Vignancour en 1965, candidat anti-gaulliste de l’extrême droite, dont il fut directeur de campagne. LFI de son côté présente Mathilde Panot comme la successeure de Léon Blum, sans en avoir véritablement connaissance . Nos démocraties ont choisi de plier l’histoire à leurs ambitions. Or l’histoire ne se manipule pas. Elle s’honore ou elle s’abandonne.

Elle n’a pas vu le retour des ombres du passé
L’histoire est un cycle, et nos démocraties l’ont oublié. C’est ce qui explique qu’elles n’aient pas su répondre à la crise du Covid en 2020, amnésiques des ravages de la grippe espagnole en 1920. C’est ce qui a permis aux extrêmes de ressurgir dans le paysage politique. Comme dans les années 1930, la France et le reste du monde se retrouvent écartelés entre les extrêmes, la pensée du milieu ayant été dévorée par ses propres contradictions.
Les démocraties ont laissé les sociétés se fracturer. Le racisme ne se cache plus, il se revendique. On ne condamne plus les propos contre les musulmans ou les juifs. On ferme les yeux sur des crimes que les démocraties avaient pourtant payé de leur sang pour éradiquer. L’extrême droite est le premier parti en France comme en Italie. En Angleterre, le fascisme refait surface comme si ses porte-voix étaient les dignes successeurs d’Oswald Mosley et de son Union britannique des fascistes, hurlant sans vergogne que les immigrés doivent quitter le pays. La première puissance mondiale est dirigée par un président xénophobe qui ne s’en cache qu’à peine. Nos démocraties acceptent également les génocides. Ce qui se passe à Gaza est à peine discuté, car le bourreau se réclame lui-même de la démocratie. Pire, ce génocide est activement soutenu par les États-Unis. On ignore ce qui se passe au Congo, parce que l’Afrique n’intéresse pas. On détourne le regard des massacres que subissent des populations musulmanes en Inde ou en Chine.
L’échec de la démocratie tient aussi à son laxisme face à l’islamophobie, à l’antisémitisme et au racisme. On peut légitimement se demander si elle avait véritablement écrasé ces fléaux lors du siècle dernier, ou seulement appris à les contenir. On peut se demander aussi si elle a gagné sa guerre contre le terrorisme, quand on sait que le but avoué du terrorisme islamiste était précisément d’attiser la haine contre les musulmans. Elle a perdu cette bataille sans même s’en rendre compte. Comme en 1933, les démocraties voient resurgir les prophètes de la haine que l’on aurait jadis appelés philosophes de l’hystérie.
Nos démocraties ne font plus face à leurs problèmes. Elles les ignorent.
Les démocraties manipulées
Au nom de la liberté d’expression, la démocratie a laissé la haine redevenir un discours acceptable. Son autre échec majeur est l’abandon de la presse libre. Les médias sont désormais aux mains de milliardaires qui ont transformés les opinions en faits. Bolloré et CNews en offrent l’illustration la plus brutale, l’opinion du propriétaire y devenant vérité absolue. Il contrôle également l’EFJ, école de journalisme reconnue, où l’on forme moins des journalistes que des porte-voix. Elon Musk avec X pousse la logique encore plus loin, s’autorisant à écrire en toute impunité qu’Adolf Hitler était un socialiste. Donald Trump peut qualifier la Somalie de pays d’attardés dans l’indifférence générale.
On s’interroge également sur ces géants du numérique qui pèsent autant que des États. Amazon génère près de 89 milliards de dollars de revenus annuels, Facebook 75 milliards, des chiffres comparables au PIB de nombreux pays. Ces nouveaux rois sans couronne élue contrôlent ce que leurs utilisateurs voient, pensent, ressentent. Leurs algorithmes sont conçus non pas pour informer mais pour retenir, non pas pour ouvrir mais pour enfermer. Les nouvelles générations ne consultent plus les médias traditionnels, elles consomment les fragments que ces plateformes leur servent. Contrôler l’information, c’est contrôler les opinions, et contrôler les opinions, c’est orienter les votes. Ce sont des dirigeants que personne n’a élus et qui n’appliquent pas, en leur propre sein, les valeurs qu’ils prétendent servir. C’est aussi un échec de la démocratie.

Jean-Luc Mélenchon voue une hostilité déclarée aux journalistes, pourtant indispensables à toute démocratie vivante, rejoignant en cela paradoxalement Donald Trump, qui les humilie à la Maison-Blanche. Les contraires finissent toujours par se retrouver sur un point commun. La confiance dans les médias est morte. Elle fut tuée le jour où ces mêmes médias oublièrent leur mission fondamentale : servir les populations, non les individus .
Nos démocraties ont progressivement adopté des réflexes autoritaires. La presse est contrôlée, l’opinion façonnée, les faits supplantés par les récits. Elles reconstruisent des cultes de la personnalité que leurs dirigeants appellent de leurs vœux. Il suffit de parcourir les réseaux sociaux de la Maison-Blanche pour le constater.
La mondialisation porte également sa part de responsabilité. Elle a relégué les libertés au rang de valeurs secondaires, derrière la rentabilité. Elle a aggravé les démocraties corrompues et fragilisé les pays en développement, nourrissant une pensée politique vidée de substance. C’est ce phénomène qui a produit une régression politico-sociale où les chefs d’État sont devenus des démagogues à la tête de régimes néo-autoritaires à façade parlementaire. Dans le même temps, nos démocraties se sont arrogé le droit de surveiller leurs propres citoyens, bâtissant des architectures de contrôle par reconnaissance faciale que George Orwell n’aurait pas reniées. La dystopie de 1984 n’en est plus une. Big Brother tient déjà les commandes.

La démocratie a toujours une mission
Pourtant, dans ce marasme, nos démocraties ont toujours des missions . Elles se doivent de combattre à nouveau leurs ennemis, y compris ceux qui prospèrent en leur sein, et de défendre leurs valeurs sans compromis. Cela commence par la condamnation sans équivoque des crimes commis en leur nom ou sous leur regard. Les crimes d’Israël à Gaza et au Liban appellent une réponse claire. Comment parler de démocratie quand la plus grande démocratie mondiale est dirigée par un homme dont le complexe d’infériorité est si flagrant qu’il ne peut exister qu’en pleine lumière ? Comment accepter qu’une soi-disant démocratie commette un génocide, comme le fait également la Chine ? Comment tolérer que l’antisémitisme, l’islamophobie et le racisme redeviennent des arguments politiques recevables ?
Nos démocraties font face à ce qui est peut-être leur défi le plus grand : le réchauffement climatique. Le monde souffre d’une température de près de 2 degrés au-dessus de celle d’avant la révolution industrielle. Des espèces disparaissent. Des populations entières subissent des phénomènes météorologiques d’une violence sans précédent .
Là aussi, la démocratie doit répondre de ses erreurs. Ce sont ses politiques qui ont accéléré ce désastre. La guerre froide et sa course à la puissance sont devenues une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la planète. Depuis 1945, près de 2 000 essais nucléaires officiels ont été conduits dans le monde. Les tests thermonucléaires entre 1952 et 1962 ont produit tant de carbone 14 que sa concentration dans le CO₂ atmosphérique a pratiquement doublé. Les émissions mondiales de gaz à effet de serre ont progressé de 62 % entre 1990 et 2023, explosant précisément pendant la période où les démocraties disposaient du plus grand capital politique pour agir, et choisissaient plutôt de se consumer de l’intérieur. La démocratie n’a pas su convertir son apogée en ambition climatique. Cette incapacité est elle-même l’une des causes de sa crise de légitimité.
L’exemple brésilien en est la démonstration la plus cruelle. Sous le mandat de Bolsonaro, la déforestation en Amazonie a bondi de 59,5%, un record depuis le début des mesures satellite en 1988. Alessandra Korap Munduruku, leader du peuple Munduruku, devient virale en 2019 après avoir frappé la table devant le président du Congrès brésilien en criant : « Pourquoi nos terres ne sont pas démarquées ? Cette ministre, Damares Alves, ministre de la Famille et des Femmes, ne sait pas ce qu’est la vie. » La démocratie ne sait plus ce qu’est la vie.

Nos démocraties se sont heurtées à un mur. Un mur qu’elles ont bâti seules, pierre par pierre, dans l’ivresse de leur propre triomphe. Trop glorieuses de leur passé pour accepter la banalité du présent, elles ont cherché leurs ennemis là où ils n’étaient pas, sans voir les vrais démons resurgir dans l’ombre. Sans s’en apercevoir, le nombre de démocraties dans le monde a reculé de 95 en 2016 à 87 aujourd’hui. En 2005, 50 % de la population mondiale vivait sous un régime démocratique. Ce chiffre est tombé à 26 % en 2025. Est-ce la faute du système ou des hommes qui le trahissent ? Doivent-elles se réinventer ? Après tout, comme le rappelait Winston Churchill, « la démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes. » Dans un monde condamné à choisir le moins mauvais, peut-être est-il temps de choisir enfin le meilleur, et de retrouver, comme l’appelait Edgar Morin, une ambition culturelle plutôt que personnelle.

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