La nouvelle course à l’armement : l’échec de la diplomatie ?
octobre 5, 2026 | by Lysandre Chaabi
Comment expliquer la course à l’armement à laquelle nous assistons aujourd’hui ? Comment expliquer que, près d’un siècle après les grandes guerres, nos États continuent de s’armer, quitte à répéter le passé ?Comment expliquer que malgré les leçons de l’histoire , la diplomatie soit toujours moins écoutés que le bruit des armes? Comment l’expliquer ?

La menace russe
2022 a été un basculement pour l’Europe, une année charnière. En février 2022, la Russie s’introduit en Ukraine avec pour objectif d’en finir en quelques semaines seulement. Nous sommes en 2026 et le conflit est aujourd’hui plus long que la Première Guerre mondiale. Vladimir Poutine avait sous-estimé les ressources ukrainiennes et l’acharnement de son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky. Le conflit n’en reste pas moins le pire conflit armé en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’Europe s’est depuis contentée de marteler que la paix était la solution, sans pour autant faire d’effort pour la préserver, trop arrogante peut-être pour voir ce fléau revenir en son sein. Aujourd’hui pourtant, les regards ne se posent plus seulement sur l’Ukraine, mais sur l’Europe entière, qui voit les Russes poser leurs regards sur la Pologne ou encore les pays baltes.

Face à cette menace, l’Europe n’a plus eu le choix. L’heure est désormais à l’armement face à une menace pour le moment fantôme.
C’est notamment le cas de l’Allemagne. L’Allemagne a débloqué des centaines de milliards d’euros à investir dans son armée d’ici 2029. La part du PIB consacrée à l’armée passera ainsi de 2,3 % à 3,5 % en 2029. Une mesure modestement accueillie par ses voisins européens. Pour la Finlande, la Suède ou encore les Pays-Bas, la nouvelle a été accueillie avec optimisme, au contraire de la France, de l’Italie ou encore de la Pologne, qui se méfient de cette nouvelle armée allemande. La principale crainte tient au fait que le chancelier Friedrich Merz ne sera plus au pouvoir en 2029 et que ses remplaçants pourraient être le parti d’extrême droite AfD, qui serait alors aux commandes de cette nouvelle armée. La France exprime également des réserves, car elle perdrait son statut de puissance militaire en Europe au profit des Allemands, qui n’étaient censés être qu’une puissance économique. L’Allemagne, elle, dit vouloir être prête en 2029 face à la crainte d’une nouvelle opération russe en Europe.

Une volonté d’indépendance de l’Europe ?
L’Europe se réarme donc à grande échelle, comme elle le fit il y a près d’un siècle. La première raison expliquant ce phénomène nous vient des États-Unis et de leur président, Donald Trump. Le président américain s’est montré très critique envers ses compères européens. Selon le Financial Times, Trump pourrait retirer l’ensemble des troupes américaines stationnées en Europe si les alliés ne renforcent pas leurs défenses. Il y a aussi les dernières revendications américaines envers le Groenland, territoire danois et donc membre de l’OTAN et de l’UE. Les Américains ont vu l’opportunité commerciale que représenterait ce continent de glace, avec les nouvelles routes commerciales ouvertes par la fonte des glaces. L’administration Trump reproche également aux Européens leur refus de soutien dans le conflit opposant le géant américain à l’Iran.

Les États-Unis ont également investi dans leur armée avec la présentation de leur nouveau bombardier B-21, capable de transporter l’arme nucléaire. Les Américains ont également dépensé près de 57 milliards de dollars en armement nucléaire sur la seule année 2024. À titre de comparaison, la Chine a dépensé près de 12 milliards en la matière, suivie de près par la Grande-Bretagne avec ses 10 milliards sur la même période.
Cette relation compliquée avec son meilleur allié force ainsi l’Europe à se défendre elle-même, ne sachant pas si elle pourra compter sur l’Oncle Sam si les choses venaient à s’envenimer.
C’est pour cela que la France, quant à elle, veut affirmer son statut de bouclier européen, Emmanuel Macron annonçant partager son bouclier nucléaire avec ses voisins européens. La France possède ainsi 290 ogives nucléaires, ainsi que 4 sous-marins nucléaires et près de 40 bombardiers Rafale sur le porte-avions Charles-de-Gaulle. Le France Libre sera également un nouveau porte-avions français, comme l’avait annoncé le président en décembre 2025, et devrait entrer en service en 2038. La France est également en train de développer le Rafale F5, un futur standard d’avion de combat hautement modernisé, souvent qualifié de « super Rafale », dont la mise en service est attendue autour de 2033-2035 pour les armées françaises. Concernant les ogives nucléaires, Emmanuel Macron a déclaré que l’État ne communiquerait plus sur les chiffres, une déclaration forte, presque le symbole du manque de confiance régnant à l’international.

Ce manque de confiance sur la scène internationale, où la communication est limitée, renforce ainsi l’armement mondial. C’est ce qu’on appelle un dilemme de sécurité. Le dilemme de sécurité, popularisé notamment par le politologue John Herz, avance que lorsqu’un État produit des armes tout en ne communiquant plus sur son armement, il instaure chez ses voisins un sentiment de méfiance qui les conduit à leur tour à renforcer leurs défenses et leur armée en vue d’un éventuel conflit. Cette non-communication d’Emmanuel Macron, bien que nécessaire vu le contexte, ne va certainement pas restaurer la confiance. La Russie voit cela comme une provocation à son encontre, alors que ses relations avec l’Europe continuent de se dégrader.
Le monde semble avoir fait un nouveau pas dans cette ère nucléaire commencée en 1945. Les grandes nations ont relancé leur production nucléaire dans une course à l’armement qui semble infinie.
Le sujet nucléaire est également important dans le cadre du conflit ukrainien. Il est bon de rappeler que la Russie est devenue très vague sur ses capacités nucléaires depuis 2023 et la suspension de sa participation au traité New START, qui a expiré en février 2026. Le traité reposait sur un accord entre le Kremlin et la Maison-Blanche visant à réduire le développement de leurs arsenaux nucléaires. La Russie a cessé d’accepter les inspections sur site, sans pour autant se désolidariser du traité. En marge du conflit ukrainien, Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, avait également déclaré que, pour la première fois, la Russie et les États-Unis se retrouveraient sans document fondamental, avant d’ajouter que le monde se trouvait dans une situation plus dangereuse qu’il ne l’avait jamais été. Il est clair que cette déclaration visait à renforcer la pression sur l’Europe et sur les États-Unis quant aux ambitions russes, mais la menace reste bien réelle.
Tout comme au siècle dernier, la diplomatie semble avoir perdu sa voix. On l’entend sans vraiment l’entendre, et on la traite comme si elle était un enfant essayant de dialoguer avec des adultes. Donald Trump, Vladimir Poutine et bien d’autres semblent lui préférer le bruit des armes et de la guerre. Lorsqu’elle perdit cette voix au siècle dernier, le monde devint sourd et muet face aux massacres qui en découlèrent. La diplomatie est aujourd’hui fragile face à l’armement. Créée en 1919, la Société des Nations n’avait pas pu arrêter l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie en 1935, ni peser au moment des tristement célèbres accords de Munich. L’ONU semble aujourd’hui rencontrer des difficultés similaires, n’ayant pu stopper ni les ambitions russes en Ukraine ni bien d’autres conflits. Un manque de poids qui peut en partie s’expliquer par les vetos constants de la Russie mais aussi des Etats-Unis et la Chine ces dernières années empêchant toute avancée.

Le monde entre à nouveau dans une ère d’armement, cette fois plus dangereuse que toutes les précédentes. Les gouvernements, comme ceux d’il y a un siècle, s’arment dans le but de se défendre d’une menace encore difficile à définir, tant le monde tend à l’embrasement. La confiance n’existe plus et chaque État semble diriger le monde vers une anarchie semblable à un état de nature, où l’homme a peur de son prochain.

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