L'Observateur Moderne

L’Europe: Un géant endormi?

février 26, 2026 | by Lysandre Chaabi

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Le vieux continent, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, doit se reconstruire et ce tant sur le plan sociétal qu’humain. En 1945, l’Europe ne veut et ne peut plus se faire la guerre après ce qui fut le conflit le plus destructeur qu’elle n’ait jamais connu. L’Europe n’est alors plus que l’ombre d’elle-même et doit retrouver sa grandeur passée. Alors, à la fin de la guerre, les idées affluent et se concrétisent, permettant au continent de rester un acteur majeur de la scène mondiale pendant les 30 années qui suivront. Or aujourd’hui, l’Europe du renouvellement connaît un temps d’arrêt très fort. Elle est aujourd’hui moquée par ses ennemis et même ses alliés et n’est plus le centre du monde. Mais alors pourquoi et comment ce géant de l’histoire s’est-il endormi ?

L’Europe aujourd’hui est dans un profond sommeil. Ce géant historique est dans un rêve lui faisant croire qu’il est encore une grande puissance. Ces rêves lui sont murmurés par nos politiques, eux-mêmes convaincus qu’ils ont un rôle à jouer dans la diplomatie mondiale. Nos politiques ne cessent de nous rappeler à quel point l’Europe est unie et forte, tels des sophistes endormant nos consciences afin de nous convaincre du faux. En effet, la réalité d’aujourd’hui est bien différente de nos rêves tant l’Europe est moquée par les superpuissances telles que la Chine, la Russie et même son plus fidèle allié américain.

L’Europe, malgré les apparences, perd sa légitimité dès 1948 lorsque les États-Unis instaurent le plan Marshall et envoient environ 145 à 173 milliards de dollars actuels à l’Europe afin qu’elle puisse se reconstruire. Si au premier abord cette démarche américaine est honnête, elle avait en réalité une toute autre fonction officieuse. En 1948, le monde doit choisir un camp entre les deux grands vainqueurs de la guerre : les États-Unis d’Amérique et l’Union soviétique. Les Américains ne pouvaient se permettre de voir l’Europe se rapprocher de son nouvel ennemi. Ce plan Marshall avait donc pour objectif de garder l’Europe sous influence américaine. Dès lors, l’Europe n’est plus autonome, elle devient un outil, un pion des États-Unis dans la guerre froide. Un contexte géopolitique qui finira par forcer les pays européens à choisir un camp, ce qui mènera à ce que Churchill nommait « le rideau de fer ». L’Europe devient alors l’enfant dont les parents se disputent la garde.

C’est dans ce contexte également que les États-Unis s’imposent en Europe en ouvrant des bases militaires dans l’ensemble des pays européens, marquant encore plus son emprise sur le vieux continent. Une implantation que l’on peut comparer aujourd’hui, face aux menaces de Donald Trump, à un cheval de Troie. Seule la France, sous l’influence du général de Gaulle, refusera de voir des bases américaines s’implanter en son sol.

L’influence des États-Unis s’est accélérée également à la suite de leurs investissements en Ukraine et en Géorgie, deux pays frontaliers de la Russie. Cet investissement avait pour but de faire changer les pays de camp afin d’affaiblir l’Union soviétique. Or cet investissement en Ukraine a été l’une des causes lointaines ayant mené au conflit ukrainien de 2022. L’Europe a été entraînée dans ce conflit en investissant massivement en faveur de l’Ukraine. Or cette aide envers l’Ukraine, légitime, a entraîné nos dirigeants à se rêver une nouvelle fois plus grands qu’ils ne le sont, cherchant à se convaincre eux-mêmes que l’Europe est plus grande qu’elle ne l’est réellement. Nos dirigeants parlent d’une Europe forte qui a su faire face à la menace russe, qui a su rester unie. Encore une fois, l’investissement européen a été une aide précieuse pour l’Ukraine mais le conflit est toujours en cours. Les difficultés rencontrées par les Russes viennent surtout de la sous-estimation du conflit par Vladimir Poutine et de la résilience de l’armée ukrainienne, pas majoritairement grâce à l’Europe.

L’Europe pense toujours donc avoir un poids dans les conflits mondiaux. L’Europe est même moquée pour son opinion par les grandes puissances. Sous De Gaulle, la France pouvait se permettre de discuter avec l’Union soviétique et ce même si les États-Unis s’y opposaient. Aujourd’hui Emmanuel Macron est affiché sur les réseaux sociaux par Donald Trump quand il lui proposait d’aller manger un bout à Paris. Il n’y a pas si longtemps encore, la France pouvait s’opposer aux États-Unis comme l’avait fait Dominique de Villepin à l’ONU en 2003 face à la demande américaine d’envahir l’Irak. Aujourd’hui les États-Unis kidnappent un président (aussi autoritaire soit-il) et la France et l’Europe réagissent à peine. Face aux nouvelles ambitions impérialistes américaines de prendre le contrôle du Groenland, l’Europe malgré une unité vis-à-vis du Danemark assez remarquable devrait céder des petites parcelles de terre de glace aux Américains. Certes le Groenland est une terre majoritairement inhabitable mais le jour où les Américains s’intéresseront à Saint-Pierre-et-Miquelon sous prétexte de sécurité nationale, l’Europe leur cédera-t-elle une nouvelle fois ? Autrefois, une simple frontière élargie de 5 mètres aurait pu entraîner les pays européens en guerre, aujourd’hui ils semblent céder leurs territoires volontiers par peur de fâcher l’ogre américain.

Les États-Unis ont une mainmise sur l’Europe importante car ils se savent indispensables pour la sécurité de l’Europe face à de possibles menaces russes et chinoises et jouent de cet aspect pour soumettre l’Europe tant sur le plan géopolitique qu’économique. Les États de l’est de l’Europe sont face à la menace russe et cherchent par ailleurs à renforcer leurs liens avec les États-Unis comme la Pologne notamment.

Sur le plan économique, l’Europe a également pris un recul important face aux autres puissances mondiales. En termes d’innovation déjà, avec le nombre de brevets déposés, la Chine à elle seule en a déposé plus de 1,5 million quand l’Union européenne seulement 180 000 dont seulement 14 000 en France. Une autre illustration de la faiblesse européenne sur le plan économique est le voyage d’Ursula von der Leyen en Écosse où la présidente de l’Union européenne s’est engagée sans aucun mandat des États membres à ce que les pays européens investissent 600 milliards d’euros supplémentaires sur le sol américain et à ce que l’Union européenne achète sur 3 ans près de 750 milliards de dollars d’énergie produite aux États-Unis afin de remplacer le pétrole et le gaz russe.

Les relations commerciales entre l’UE et les États-Unis sont également un symbole de la faiblesse européenne. L’Europe est constamment menacée par Donald Trump sur les droits de douane. Déjà lors du premier mandat de Trump, ce dernier avait imposé 25 % de droits de douane sur l’acier et 10 % sur l’aluminium ce qui avait poussé l’Europe à répondre avec des droits de douane de rétorsion sur plusieurs produits américains. Donald Trump avait fini par imposer des droits de douane encore plus importants face à cette réponse de l’UE (notamment le vin français) et avait ainsi fait plier l’UE, une nouvelle fois… L’Europe, supposément si unie, a à travers ces événements prouvé qu’elle était prête à tout donner aux États-Unis pour protéger ses exportations.

Un autre facteur économique important est ce que l’on appelle l’effet Rotterdam. Si l’on se concentre sur le factuel, l’Europe n’est pas faible économiquement. Elle réalise par exemple des dizaines de milliards d’excédents commerciaux depuis des décennies aux États-Unis. Seulement elle est également victime de sa relation avec la Chine notamment. Des agents chinois identifient les coûts de production, les technologies et les marges des acteurs économiques européens afin de les attaquer. En accord avec des entreprises des pays européens, la Chine importe énormément de nos technologies et savoir-faire tout en étant aidée par les États européens en pratiquant des concurrences déloyales mais légales. L’effet se nomme « Rotterdam » car les Pays-Bas sont réputés pour ces pratiques étant donné que leur déficit extérieur avec la Chine alimente leurs excédents commerciaux intra-UE.

Que faire ?

L’Europe a les moyens de sortir de cette influence et de se bâtir une véritable identité, un véritable poids sur la politique mondiale. Pour cela, elle pourrait voter un Buy European Act ce qui pousserait les entreprises européennes à acheter des produits américains sur le modèle du Buy American Act de 1933. Ce texte donnerait alors à l’Europe un moyen de répondre aux menaces de douanes utilisées par Donald Trump. Un autre texte qui s’il était adopté relancerait l’industrie européenne serait un Small Business Act réservant aux PME (les Petites et Moyennes Entreprises) un pourcentage des marchés publics. Ce dispositif permettrait de donner un coup de boost à l’innovation européenne ce qui par conséquent améliorerait la compétitivité de l’économie. Ces mesures à elles seules ne seraient pas suffisantes face aux problèmes rencontrés par l’UE mais seraient déjà un bon début vers une autonomie européenne.

L’Europe compte également dans ses rangs des pays puissants comme l’Allemagne qui est la troisième nation mondiale en termes de PIB devancée par les Chinois et les Américains. L’Union européenne est également le deuxième plus grand exportateur mondial (2 557 milliards d’euros) derrière la Chine (3 125 milliards d’euros) et devant les États-Unis (1 869 milliards d’euros). L’Europe a un potentiel économique très fort et doit juste apprendre à mieux l’utiliser.

Le rapport Draghi paru en septembre 2024 met toutefois en garde l’Europe : sans une véritable stratégie industrielle et des investissements massifs, le vieux continent risque de décrocher économiquement et industriellement.

Sur le plan géopolitique, l’Europe doit de nouveau apprendre à répondre de manière forte aux enjeux mondiaux. Elle doit comme elle l’a à demi-fait avec le Groenland, s’unir mais cette fois pour répondre de manière ferme aux menaces qu’elle rencontre. Évidemment, il est vital pour l’Europe de garder de bonnes relations avec son allié américain mais cette relation doit être équilibrée et pas sujette à une domination américaine. Après tout l’Europe est un vieux continent qui a connu bien des crises et bien des guerres et qui a toujours su s’adapter afin d’évoluer. L’Europe dans un monde en constant mouvement doit à nouveau s’adapter afin d’être véritablement forte. Cela passerait par des condamnations sévères des actions d’autres puissances comme les volontés expansionnistes des États-Unis, la guerre en Ukraine, le génocide en cours à Gaza ou encore la protection de Taïwan face à la Chine.

Il ne faut pas non plus oublier que l’Europe compte dans ses rangs un pays possédant l’arme atomique avec la France (et le Royaume-Uni avant le Brexit). C’est un facteur de dissuasion pour l’Europe très important et cela lui confère une puissance importante dans les conflits mondiaux. La France par ailleurs est également le seul pays au monde avec les États-Unis ayant des troupes sur toutes les mers et océans conférant là encore un pouvoir important à l’UE en géopolitique. L’Europe a des capacités militaires importantes et devrait peut-être en jouer davantage afin de pouvoir s’asseoir à la table des Américains, Russes et Chinois.

Nos dirigeants continuent de dire que l’Europe est forte et unie. Ce rêve collectif, voulu par des dirigeants usant de techniques sophistes afin d’endormir nos esprits et nous convaincre que ce rêve est une réalité, tourne au cauchemar. L’Europe d’aujourd’hui n’est pas celle dont rêvaient De Gaulle, Adenauer ou encore Churchill. Cette Europe s’est abandonnée à des dirigeants faibles et trop sûrs d’eux qui n’ont jamais vraiment cherché à la rendre forte. C’est une Europe qui n’arrive pas à combattre les idées d’extrême droite et qui voit des mouvements de plus en plus importants se former en France, au Royaume-Uni ou encore en Allemagne et en Italie pour ne citer qu’eux. L’Europe doit sortir de ce rêve bien qu’agréable pour se confronter à la réalité et accomplir ce qu’elle a à accomplir. Comme Marc Aurèle disait dans ses Pensées : « C’est pour faire œuvre d’homme que je m’éveille et ceux même si la réalité est moins belle que le rêve ». L’Europe doit aussi se confronter à cette réalité moins belle que le rêve afin de faire son œuvre pour le monde.

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